Textes à emporter

Fêter saint Benoît durant la quarantaine

Ce 21 mars 2020 est vraiment particulier, car pour la première fois sans doute nous fêterons notre saint fondateur de manière privée à cause de la menace de cet ennemi invisible, mais oh combien dangereux. La prière ne montera pas cette année de la crypte, ni de l’église mais elle montera vers Dieu de tous les endroits du monastère, là où chacun de nous vit, travaille, prie.
Ce 21 mars est aussi le début du printemps dit-on, et on espère qu’il mettra bientôt en valeur le réveil de la nature. Saint Benoît est mort aussi un 21 mars, une naissance au ciel qui ressemble à un printemps sur la terre. Il me semble intéressant de relire aujourd’hui le récit de la mort de saint Benoît.
Notre saint fondateur commence par prévenir certains moines de sa mort prochaine en leur recommandant de garder le secret. Ensuite, voilà ce qu’écrit saint Grégoire : « Six jours avant sa mort, il fait ouvrir sa tombe. Bientôt il a une forte fièvre, cela le fatigue beaucoup. Chaque jour, il devient plus faible. Le sixième jour, il demande à ses disciples de le porter à l’oratoire. Là, recevant le corps et le sang du Seigneur, il se protège pour le voyage. Les mains de ses disciples soutiennent son corps épuisé. Et Benoît, debout, les mains levées au ciel, rend son dernier souffle dans une dernière prière ».
C’est un texte vraiment intéressant, car on y découvre une partie du mystère de la personnalité de saint Benoît. En effet, il ne nous a pas laissé de traités spirituels tels quels. Il faut interpréter certaines paroles de sa Règle ou certains gestes pour découvrir le monde spirituel de Benoît.
Sentant sa mort arriver, Saint Benoît fait ouvrir sa tombe. Rappelons-nous ce passage de la règle : « avoir chaque jour la crainte de la mort devant les yeux. » (RB 4,47) Benoît ouvre la terre, comme Dieu quand il séparait la terre et les eaux et qu’il ouvrait un espace pour sa création. Ce n’est donc pas un geste morbide, c’est au contraire un désir de replacer sa vie dans une perspective de la création divine.
Entre le moment où il ouvre sa tombe et le jour où il meurt, ce sont « les six jours ». Six jours importants qui symbolisent notre vie, notre travail, nos relations, nos amours, nos passions, notre réalité, tout ce qui nous a progressivement fatigué ou affaibli, et cette année ces six jours symbolisent aussi ce confinement auquel nous sommes soumis. Six jours qui symbolisent notre finitude, car il n’y a que six jours et pas sept ! Le septième, le parfait, appartient au Seigneur, c’est le jour du repos, le jour qui donne sens à la création, celui où nous nous confions dans sa miséricorde pour attendre la résurrection.
Par ce simple geste d’ouvrir sa tombe six jours avant sa mort, Benoît nous enseigne que la réalité de notre vie est toute ouverte vers le dernier jour. Nous en avons la responsabilité entière, mais il ne faut pas perdre de temps pour nous hâter vers la patrie céleste, celle du septième jour qui couronnera notre vie et lui donnera le sceau de la création.
Durant toute sa vie et à chaque page de sa règle, Benoît nous invite à être proche du Christ, à ne rien lui préférer, à le reconnaître dans chaque personne. Au moment de sa mort, ses paroles, ses écrits sont incarnés dans les deux derniers gestes fortement christiques de Benoît.
Le premier geste, c’est de participer à l’eucharistie, s’approcher encore une fois du Christ, dans cette vie, par son sacrement. Ce geste montre quelle importance avait l’eucharistie pour saint Benoît, et il montre également l’importance de l’eucharistie pour tant de chrétiens qui, aujourd’hui, en sont privés.
Le second geste, qui peut sembler étrange, c’est de mourir debout. Ce geste montre combien Benoît croyait au Christ ressuscité, non seulement en foi et espérance, mais aussi en voulant lui ressembler ! C’est la foi en la résurrection du Christ qui fait déjà lever Benoît avant même qu’il ne remette son esprit ; c’est debout, c’est en ressuscité qu’il entre dans son septième jour.
Saint Benoît nous enseigne par son exemple : la résurrection du Christ doit être présente dans chacun de nos actes. Il faut le retenir et y penser durant ce carême, car le risque est grand de ne pas pouvoir fêter Pâques ensemble…
Nos contemporains attendent de nous un acte bien particulier : le soutien de notre prière dans ce moment tragique. Prions pour les défunts, pour les malades, pour le monde médical et soignant qui se dévoue de manière exceptionnelle, pour les familles confinées parfois dans de petits appartements en ville, pour les personnes âgées seules ou dans les maisons de repos sans visite familiale, pour nos gouvernants. Prions saint Benoît de porter devant Dieu notre prière, d’éloigner cette pandémie et de nous inspirer pour rebâtir un monde meilleur.