Textes à emporter

Les talents

Un homme d’affaires part en voyage et confie à des intendants la gestion de ses biens. Rien de nouveau. Autour de la Méditerranée, vers l’Arabie, aromates, myrrhe et encens, sur la route de la soie au cœur de l’Asie, c’était la mondialisation au temps de Jésus.
Vous l’avez compris : le maître absent de la parabole, c’est Dieu. Il a confié aux hommes ce qu’il a de plus précieux, cette belle planète bleue que les cosmonautes regardent d’en haut, et nous par leurs yeux. À nous de la gérer au mieux, selon le vœu de son Créateur.
Que veut-il ? Qu’apprenons-nous de lui dans la parabole ? À première lecture, le portrait n’est pas tendre.
Comme prévu, à son retour, le maître demande des comptes. La parabole passe vite sur les deux intendants qui ont doublé la mise, comme si c’était normal. La fidélité compte, mais plus encore la réussite. Vient le troisième. Qu’il se soit exprimé en ces termes ou qu’il ait simplement pensé les mots que le narrateur lui prête importe peu : « Tu es un homme dur, tu moissonnes là où tu n’as pas semé. » Il dessine l’image d’un patron qui ne cherche que le profit et la réussite, sans s’inquiéter des moyens. Et il en existe. D’ailleurs, le patron n’y contredit pas : « Tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé. » Ta stratégie n’en est que plus stupide. À part lui, le maître fait ce raisonnement : Si je suis dur, agis en conséquence ; si je suis bon, agis en confiance. Dans l’une et l’autre hypothèse, fais fructifier le talent, comme moi-même je le ferais.
Le troisième intendant a tout faux : il se trompe et sur sa stratégie, et sur son maître. Comme il nous arrive de nous tromper sur Dieu. Nous prêtons à Dieu notre mesquinerie.
Que fait l’intendant ? Il projette une image : je sais que tu es âpre au gain. Ensuite il a peur, ce qui trahit son manque de confiance en lui-même et en son maître. Il enterre son talent au lieu de chercher une plus-value. L’image qu’il se fait de son patron répond à sa propre image : suspicieux, peureux, pusillanime.
Alors qu’elle est la leçon de la parabole ? Nous aussi, n’avons-nous pas quelques difficultés à reconnaître la grandeur du projet divin ? N’arrive-t-il pas que nous lui prêtions notre pusillanimité, nos étroitesses, nos peurs, notre dureté, notre égoïsme ?
Regardons celui qui nous parle, Jésus, qui nous propose la parabole. Lui, nous révèle le vrai visage de Dieu, notre Père, et en écartant le troisième intendant, il juge sévèrement et sa mesquinerie et l’image qu’il se fait de son vrai maître, de Dieu. Face à la dureté, la bonté ; confiance créatrice de confiance en regard de nos démissions ; générosité au lieu de nos frilosités.
L’Évangile de ce matin s’inscrit dans une séquence de trois démarches qui se suivent : la parabole des jeunes filles invitées à un mariage insistait sur la nécessité de prévoir, celui d’aujourd’hui porte sur l’invitation à faire fructifier notre patrimoine, notre patrimoine « terre » ; celui de dimanche prochain dira le jugement : ce que vous avez fait ou omis à l’égard des hommes, c’est à moi que vous devez en rendre compte.
Vigilance donc, ingéniosité dans la mise en valeur, et générosité.
L’exemple à suivre ne nous vient pas ce matin des intendants, plus ou moins efficaces. Il nous vient, admirable, de la femme forte de la première lecture (Livre des Proverbes, 31).
Nous la voyons assise à côté de son mari, sans servilité. Elle prévoit : « Elle a fait provision de laine et de lin ». Elle fait fructifier : elle enrichit son mari, ses fils font sa fierté. Elle est généreuse : « ses mains s’ouvrent en faveur des pauvres » ; elle donne vêtements et argent.
Telle est l’image de synthèse que nous pouvons nous faire de Dieu et de sa présence parmi nous. L’image en négatif, celle du troisième intendant, se complète par l’image en positif, celle de la femme forte : non une trompeuse prospérité, mais une sérénité joyeuse ; non l’attente inquiète ou paresseuse, non la frilosité, mais l’espérance tranquille ; non l’égoïsme, mais la générosité.
Image du Christ qui nous révèle son Père et notre Père, image aussi de l’Église son épouse dans l’épouse que nous décrivait le Livre des Proverbes. C’est tout un programme.
Les talents que Jésus nous confie aujourd’hui — et à son Église — ne sont pas dix, cinq ou un. Si vous m’avez suivi, ils sont trois : prévoyance, ingéniosité, générosité. Ils sont doublement précieux en ces temps difficiles : prévoyance et confiance — non la suspicion ; ingéniosité et audace — non la peur ; magnanimité et générosité — non l’égoïsme mesquin.
Et cela, comme nous le rappelait saint Paul : aujourd’hui jusqu’à Son retour !